Entretien avec le P. Stan Rougier. Propos recueillis par Jacques Bonnadier.
L’avenir est à la tendresse est le titre du premier livre de Stan Rougier (1978). C’est aussi celui que j’ai donné à cet entretien avec Stan Rougier. Ce solide Béarnais, né à Pau en 1930, grand voyageur, passionné de découvertes et de rencontres et, depuis quelques années, médiateur et porteur d’une parole enfin directe, simple, forte, émouvante, celle-là seule qui, de nos jours, passe l’écran (et la chaire) et convainc.

JB : Quels sont les motifs de préoccupation, d’indignation, voire de révolte qui sont les vôtres actuellement ?
SR : J’ai le sentiment que les jeunes ont un cri informulé et sauvage qui se caractérise par un désenchantement ou un désengagement, une espèce de « bof » généralisé. C’est un symptôme qui mérite d’être compris, traduit. Cela veut dire quelque chose.

Photo ©Stan Rougier
Il y a aussi une protestation qui prend la forme de la drogue, c’est-à-dire d’une fuite devant ce monde qui ne plaît pas, qui ne répond pas à leurs aspirations. Il y a d’autres réactions de fuite : le suicide en est une. Le nombre de suicides de jeunes est bouleversant. 10 000 par an, en France. J’ai eu le bien triste privilège de connaître près de cinquante jeunes qui se sont donné la mort. Je ne peux pas oublier cela. Comment s’habituer à une telle tragédie ?

Photo ©Stan Rougier
Cette protestation peut vouloir dire de leur part : « Est-ce que nous sommes dans un monde qui a une signification ? Est-ce qu’on pourrait nous donner des lumières pour savoir ce que nous faisons sur terre ? Qu’est-ce que cela veut dire « exister »… ? » Ils sont dans un monde qu’ils trouvent trop terne, trop gris, où ils croient qu’il n’y a pas de grande aventure, pas de grande passion… Elles existent cette grande aventure, cette grande passion. Mais elles ne sont pas faciles à découvrir.

Photo ©Stan Rougier. Jamboree scout Spokane 1967
Les jeunes sont très heureux quand ils peuvent écouter des grands vivants leur raconter ce qu’ils ont fait de beau dans leur vie.
Le Christ n’a pas eu peur de choquer
JB : Est-ce que ces indignations, ces interrogations, vous les partagez ? Ou bien les regardez-vous comme quelque chose d’étranger ?
SR : Pour une part, il me semble qu’ils vont trop loin. Mais quel serait le pourquoi de cette exagération ? Les jeunes ont une soif d’absolu immense. Ils voudraient tout, tout de suite. Ils sont à un âge où on ne comprend pas cette frustration.

Photo © Stan Rougier
Devenir adulte, n’est-ce pas s’apercevoir qu’entre ce désir idéal et la réalité, il y a un écart ? Cet écart est précieux, car il laisse une place pour l’augmentation du désir, une place pour l’action. Les jeunes ont une autre attitude : un peu gourmande, un peu boulimique : ils voudraient que l’absolu leur soit offert sur un plateau. Ils sont parfois exigeants, amers. Leur exigence peut être excessive. Les autres auraient envie de leur dire : « Nous ne sommes pas Dieu, nous allons forcément décevoir votre attente. »
JB : Face à ces interrogations, à ces colères de jeunes, quels sont, selon vous, les défis que doivent relever notre société et aussi l’Église aujourd’hui ?
SR : L’Église n’a jamais eu autant de chances de pouvoir dire le message dont elle est porteuse. Parce que ce message peut être entendu. Ce message qui est une espérance et qui consiste à dire que nous venons de l’Amour et que nous y retournons. Dans ce séjour terrestre, nous avons à faire l’apprentissage de la solidarité, l’apprentissage de la complémentarité des hommes entre eux, chacun ayant reçu quelque chose à partager avec d’autres.

Si on pouvait traduire le message de l’Évangile dans le langage des jeunes, il y aurait aujourd’hui des cœurs disposés à l’accepter. L’ennui, c’est que nous ne savons pas traduire dans les mots des jeunes d’aujourd’hui la Révélation biblique. Nous la tenons dans des mots un peu figés, dans une culture assez vieillotte. La présentation que nous proposons de Dieu a donc quelque chose qui ne passe pas. C’est souvent une affaire de langage. Lorsque des jeunes entendent des gens comme Nelson Mandela, Helder Camara, ou comme le très jeune Carlo Acutis…, ils sont incroyablement attentifs.

Photo ©Stan Rougier, Tokyo.
JB : Serait-ce seulement une affaire d’expression ?
SR : Non, bien sûr, il n’y a pas qu’une question d’expression ! On ne parle bien que de ce que l’on vit pleinement. Il faudrait savoir s’engager, ne pas avoir peur. On a souvent peur. Peur du qu’en dira-t-on. Peur de froisser. Peur des malentendus. Le Christ n’a pas eu peur de choquer. Il ne s’est pas préoccupé de savoir s’il allait ou non déranger. Il a vécu l’Amour dont il était l’incarnation, à plein, en prenant tous les risques. Peut-être sommes-nous trop timides. Trop effrayés par les conséquences d’un engagement total, de « donner sa vie ». Qui peut nous conduire jusqu’à l’offrir sans retour, à « la perdre ».
N’ayons pas peur ! « Au large ! »